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Qu’est-ce-qui influence nos changements de comportements ?

Par Alexandre Mazéas
Doctorant en psychologie de la santé chez Kiplin. Rattachement aux laboratoires SENS et INRA Clermont-Ferrand.

Forces divines… ou modes de vie ?

Notre santé dépend-elle des forces divines ou de nos modes de vie ? Durant des siècles, la santé a été assimilée à des causes incontrôlables : forces divines, forces magiques ou mystérieuses. Si l’on se réfère à nos ancêtres, les individus ne seraient que peu responsables de leur santé.Il a fallu attendre la seconde moitié du XXe siècle pour voir l’introduction de paramètres psychologiques, sociologiques et du bien-être dans l’approche de la santé. Quelles sont les conséquences des comportements individuels sur la santé générale des individus ?

Ce changement de position idéologique a été favorisé par le déclin des pathologies virales et la prévalence progressive des maladies chroniques, responsables aujourd’hui de 68% des décès dans le monde (Organisation Mondiale de la Santé, OMS, 2014).

La prévalence des maladies chroniques change la donne

Les maladies chroniques (comme par exemple les pathologies cardiovasculaires, respiratoires, métaboliques et cancéreuses) possèdent une origine étroitement liée aux modes de vie des sujets atteints. 

Dans ce contexte, il est essentiel d’aider les individus à changer leurs comportements en transformant de mauvaises habitudes pathogènes, nuisibles à la santé, en des comportements salutogènes sains favorisant le bien-être.Dans cette optique, les différents modèles de changement de comportement apparaissent comme une ressource indispensable pour mieux comprendre les facteurs influençant les actions des individus.

4 grandes familles de modèles de changement de comportements

Depuis quelques dizaines d’années, un pan de la recherche en psychologie de la santé s’attèle à analyser et mesurer les déterminants du changement de comportement.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser au premier abord, le comportement humain est loin d’être trivial. Le recours aux modèles scientifiques est indispensable pour créer des interventions ou programmes viables qui changent durablement les comportements.

Passons en revue les principaux modèles de changement de comportement pour tenter de comprendre comment nos actions sont influencées au quotidien. 

Nous pouvons distinguer quatre grandes familles de modèles : 

  • Les modèles socio-cognitifs
  • Les modèles humanistes
  • Les modèles duaux 
  • Le modèle socio-écologique

Les modèles socio-cognitifs. Sans intention, pas d’engagement.

De nombreuses théories s’intéressent à la compréhension des raisons expliquant l’adoption d’un comportement au travers de modèles dits socio-cognitifs. Selon ces théories, nos comportements sont dictés avant toute chose par nos croyances et pensées et guidés par l’intention de réaliser certaines actions ou non. Sans cette intention, il ne peut y avoir d’engagement.

La théorie du comportement planifié (Ajzen, 1991) – un modèle théorique dominant de cette approche, a été testé dans plus de 100 études scientifiques (McEachan, Conner, Taylor & Lawton, 2011).

Cette théorie suggère que les attitudes (évaluation globale positive ou négative du comportement), les normes subjectives (pression sociale perçue de s’engager ou non dans le comportement) et le contrôle comportemental perçu (facilité ou difficulté perçue d’accomplir le comportement, fruit de l’expérience antérieure) prédisent la formation de l’intention qui va à son tour déterminer le comportement.

Qu’est-ce-qui pousse par exemple un sédentaire à se rendre à la salle d’escalade ?

Pour donner un exemple concret en lien avec l’activité physique, nous allons nous intéresser à un individu désireux de changer ses habitudes sédentaires du soir en se rendant à la salle d’escalade.

Dans un premier temps, les attitudes représentent l’évaluation que l’individu fait de cette activité : « Est-ce que je pense que l’escalade est une bonne activité pour ma santé, est-ce que je vais prendre du plaisir à la pratiquer ? ».

Ensuite, les normes subjectives peuvent correspondre à la pression exercée par les parents ou amis de l’individu qui lui conseillent vivement de faire de l’escalade. « Cela va te faire du bien de bouger un peu ! » répètent-ils.

Enfin, le contrôle comportemental perçu va, chez notre ami, prendre par exemple la forme d’un souvenir : « Je me rappelle avoir été performant et en réussite lorsque j’avais pratiqué l’escalade à l’école en cours d’EPS ».

Ces trois construits vont influencer de manière dynamique l’intention de l’individu à participer à une séance d’escalade. De très nombreuses études ont adopté cette approche, démontrant que celle-ci prédit bien l’intention.

Un grand écart entre l’intention et le comportement effectif ?

En s’appuyant sur ce modèle, les campagnes de prévention soulignent l’importance de changer le comportement en prodiguant des informations sur les conséquences des comportements pathogènes afin d’influencer les attitudes et intentions des individus. Les photos morbides des paquets de cigarettes en sont une parfaite illustration.

Néanmoins entre l’intention et le comportement, il subsiste parfois un grand écart, phénomène connu en psychologie sous le terme intention-behavior gap.

L’intention est en effet indispensable mais pas suffisante pour changer le comportement. Sheeran conclut même en 2002 que l’intention seule contribue à l’explication du comportement futur seulement à hauteur de 28%. 

Plusieurs propositions théoriques ont été plus récemment formulées pour répondre à cette limite.Le modèle HAPA (Health Action Process Approach, Schwarzer, 2008) ajoute à la phase motivationnelle (durant laquelle l’individu forme l’intention d’agir) une phase dite volitionnelle, au cours de laquelle l’intention se traduit en comportement.

Le succès de cette phase dépend notamment de la capacité de l’individu à planifier le comportement.

Notre ami qui a développé l’intention d’aller à la salle d’escalade va devoir planifier précisément en amont les moment, lieux et durées à court terme afin d’anticiper les obstacles qui pourraient l’empêcher de se rendre à la salle d’escalade et adapter son nouveau comportement.

Les modèles humanistes. Quid de la motivation intrinsèque et extrinsèque ?

Les modèles humanistes estiment que les êtres humains agissent principalement pour répondre à des besoins inhérents et fondamentaux.Ces modèles – et notamment le plus connu, le modèle de l’autodétermination (Deci & Ryan, 2008) – mettent l’accent sur la motivation dans le processus de changement de comportement.

Il existe deux principaux types de motivation : la motivation intrinsèque et la motivation extrinsèque. La motivation serait effectivement régulée et organisée sur un continuum allant de l’absence de motivation à une motivation complètement internalisée (la motivation intrinsèque) en passant par la motivation extrinsèque (voir schéma ci dessous).

La motivation intrinsèque fait référence à la performance d’une activité par pur plaisir, pour son inhérente satisfaction personnelle.

La motivation extrinsèque, quant à elle, renvoie à la performance d’une activité afin d’atteindre un but, un résultat. Elle a donc un caractère instrumental (Godin, 2012).

Si notre individu est motivé extrinsèquement, il va être amené à faire de l’escalade pour faire plaisir à ses proches ou pour perdre du poids.

Si l’individu est motivé intrinsèquement par l’activité, il fera de l’escalade pour le plaisir que l’activité lui procure. A l’inverse d’une motivation contrainte, une motivation autodéterminée va avoir des conséquences positives à la fois comportementales, cognitives et affectives sur l’individu. Le développement d’une motivation intrinsèque repose sur trois besoins fondamentaux qui doivent être satisfaits : l’autonomie (se sentir maître de ses comportements), la compétence (se sentir efficace dans ses actions), le sentiment d’attachement (se sentir connecté à d’autres personnes, recevoir/donner de l’attention aux personnes importantes pour soi).

Les modèles duaux, ou la force des automatismes

Les modèles duaux estiment qu’il est tout aussi important de prendre en considération les mécanismes conscients et réfléchis (telles que les intentions ou les attentes, qui nécessitent un certain effort cognitif de la part de l’individu et sont intentionnels) que les processus automatiques non-conscients (telles que les habitudes ou les évaluations automatiques qui sont spontanées et plus compliquées à remarquer ou contrôler).

Des tendances impulsives agiraient ainsi comme des freins au changement de comportement (e.g., Brand & Ekkekakis, 2018 pour un modèle dual de l’activité physique). Un conflit peut en outre intervenir entre l’action concrétisée par l’objectif de changement de l’individu et une tendance impulsive automatique (une habitude, un désir ou une tentation).

Quand un individu au régime se trouve nez-à-nez… avec un donuts au chocolat

Par exemple, un individu étant au régime ayant donc décidé de ne manger ni trop gras, sucré ou salé, se retrouve nez-à-nez avec un savoureux donuts au chocolat. Son but est de ne pas succomber à la tentation mais le désir de le manger et d’avoir une récompense immédiate est très fort.

Dans ce cas précis, l’individu va devoir faire appel à ses ressources de contrôle de soi pour éviter de manger le donut et préserver son alimentation saine. Ces ressources d’ordre énergétiques et cognitives dépendent de l’énergie mentale des individus présent à un instant T et des stratégies mises en place pour inhiber ou éviter le conflit.

Le modèle socio-écologique, l’importance de l’environnement

Ce modèle considère que le comportement de l’individu est le fruit de l’interaction entre de multiples facteurs intra-individuels, inter-individuels et environnementaux. Il comporte 5 niveaux : 

  • Le niveau intra-personnel (âge, sexe, processus cognitifs)
  • Le niveau inter-personnel (influence des personnes et groupes)
  • Le niveau organisationnel (clubs, associations, écoles)
  • Le niveau communautaire (communautés, structure de l’environnement)
  • Le niveau politique (influence des politiques du local jusqu’au national ou international) 

Ce modèle souligne qu’il est aussi important de prendre en considération l’individu (niveaux intra et interpersonnels) que l’environnement qui l’entoure et qui va impacter profondément son comportement.

Si un individu possède l’intention et la motivation de se déplacer à vélo mais qu’il ne possède pas les moyens de s’acheter un vélo ou que la ville ne comprend pas de pistes cyclables alors le changement de comportement sera compromis. De la même manière, de nombreux facteurs environnementaux peuvent impacter le changement de comportement.

Des modèles à prendre en compte pour les acteurs de la prévention santé 

Tous ces modèles permettent non seulement d’expliquer nos comportements de manière concrète et précise mais également de mettre en exergue des facteurs et variables qui sont clés dans le changement de comportement.

Le choix et la compréhension de ces mécanismes sont indispensables puisque ces facteurs constituent de véritables leviers autour desquels l’intervention doit être construite.  

Une multitude de techniques de changement de comportement peuvent ainsi être constituées en considérant ces modèles.

Par exemple, la taxonomie de Michie et al. (2013) recense 93 techniques de changement de comportement basées sur les modèles précédemment évoqués.  Une véritable « boîte à outils » pour les acteurs de terrain qui cherchent à optimiser l’efficience de leurs interventions.

Par Alexandre Mazéas
Doctorant en psychologie de la santé chez Kiplin. Rattachement aux laboratoires SENS et INRA Clermont-Ferrand.

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